Le
rôle de l'Education Nationale et la formation des enseignants
et des personnels
Michel
Zorman médecin de Santé Publique conseiller technique
du recteur de Grenoble Responsable du Laboratoire Cogni-Sciences de l'IUFM
de Grenoble
Nous revenons
de loin !
Les troubles des apprentissages et plus particulièrement ceux du
langage oral et écrit n'ont été réellement
reconnus par l'Ecole que depuis peu. C'est avec le rapport de J-C Ringard
(2000) et le " plan d'action pour les enfants atteints d'un trouble
spécifique du langage " (21-03-2001) qu'ils ont commencé
a être pris en
compte par l'institution scolaire.
Les raisons du déni de l'existence des troubles avaient comme principal
fondement l'idéologie de l'égalité des capacités
des enfants pour apprendre. Les différences de résultats
observés et des échecs ne pouvant, suivant les courants
de pensée, n'avoir pour déterminisme que des facteurs sociaux,
psychologiques
(affectifs) ou pédagogiques.
Pour les causes pédagogiques, on a pu récemment, avec les
déclarations du ministre de l'Education nationale G. de Robien,
voir incriminé la méthode globale comme cause des dyslexies.
Mais dans les années 80, d'autres courants pédagogiques
accusaient la méthode syllabique et les manuels de fabriquer les
dyslexiques car ces méthodes et manuels coupés de toute
réalité sociale, ne permettaient pas aux élèves
de s'approprier le sens de l'acte de lire, de se construire un véritable
projet de lecteur, tout particulièrement les enfants issus des
classes populaires.
Il subsiste encore des opposants à la reconnaissance des troubles
d'apprentissages. Ils dénoncent " la médicalisation
d'un problème pédagogique ". La médicalisation
servirait les intérêts lucratifs du secteur du soins, lui
permettant de s'approprier la clientèle de l'échec scolaire.
Les troubles des apprentissages, en tant
que trouble spécifique ayant une forte composante d'origine biologique,
génétique et neurologique, est une hypothèse largement
étayée par les données cliniques et empiriques issues
des recherches de 30 dernières années. Si les troubles des
apprentissages sont un problème médical dans la plupart
de ces troubles, il existe des réponses pédagogiques adaptées.
Quoi qu'en pense ses détracteurs, la coopération entre l'école
et le soin est donc indispensable pour les enfants concernés.
Un état
des lieux
Au cours des cinq dernières années, le monde de l'école
s'est profondément modifié pour les dyslexiques et les autres
enfants souffrant de troubles des apprentissages. Les données utilisées
dans cet article
sont celles de l'académie de Grenoble qui représentent 5%
des élèves scolarisés en France(1)
. Les avancées dans la prise en compte pédagogique des élèves
est importante, elles se traduisent par :
- l'augmentation du nombre de Projets Individualisés (Projet éducatif
individualisé, Projet d'accueil individualisé) qui, pour
définir des objectifs et des adaptations pédagogiques, réunit
la famille, le ou les enseignants, le directeur d'école ou le chef
d'établissement, le médecin de l'Education nationale et
un
intervenant du système de soins (ex : orthophoniste). En 2004-2005,
2860 élèves (école et collège)
présentant des troubles d'apprentissages ont bénéficié
d'un projet individualisé. On constate 400%
d'augmentation en trois ans. Cette forte augmentation va probablement
diminuer et se stabiliser.
- l'inscription de stages de formation dans le cadre de la formation continue
des 1er et second degrés. La croissance du nombre d'enseignants
qui ont bénéficié d'une sensibilisation (3 à
6 heures), d'une formation
(2 à 3 jours) dans le cadre de cette formation continue. Le tableau
ci-dessous pour les
collèges confirme cette évolution qui a été
au moins du même ordre dans le primaire. Cette formation s'est traduite
par un nombre croissant d'élèves avec troubles des apprentissages
pris en charge par les équipes pédagogiques.
Tableau
1 : Résultats de l'enquête auprès des 246 collèges
de l'Académie de Grenoble dont 186 ont répondu (77,2%).
| |
2001-02
|
2002-03
|
2003-04
|
| actions de sensibilisation |
26 actions pour 479 enseignants
|
54 actions pour 705 enseignants
|
68 actions pour 1194 enseignants
|
| formation |
5 stages pour 94 enseignants
|
21 stages pour 180 enseignants
|
27 stages pour 356 enseignants
|
| |
2001-02
|
2002-03
|
2003-04
|
| actions pédagogiques |
28 équipes pour 160 élèves
|
70 équipes pour 359 éléves
|
111 équipes pour 724 élèves
|
| équipes pédagogiques |
16 équipes pour 137 enseignanats
|
51 équipes pour 382 enseignants
|
86 équipes pour 723 enseignants
|
* Une équipe
comprend au moins trois enseignants
** Il s'agit du nombre d'élèves pris en charge.
- La progression
du nombre de tiers temps accordé aux Baccalauréats, l'évolution
est la même pour les autres examens (Brevet des collèges
et CAP-BEP).
Tableau
2 : Evolution du nombre d'adaptation et de tiers temps aux baccalauréats
et nombre d'ordinateurs achetés pour les élèves du
second degré par l'académie de Grenoble.
| |
Accords
CDES Isère Dyslexies et troubles apprentissages
|
Accords
CDES Isère
Autres handicaps
|
Total
part des dyslexies et troubles apprentissages
|
Nombre
d'ordinateurs second degré mis disposition Grenoble
|
| 2001-02 |
225
|
956
|
23.5%
|
18
|
| 2002-03 |
603
|
1257
|
47.9%
|
62
|
| 2003-04 |
860
|
1421
|
60.5%
|
101
|
Le service
de promotion de la santé force motrice
Tout cela a été possible par l'investissement massif des
personnels de santé scolaire qui, à eux seuls, ont réalisé
70% des formations et la totalité des PI de l'Académie.
Lors de la journée nationale de l'Observatoire National de la Lecture
du 2 février 2005 qui était
consacrée, cette année, à la dyslexie, Laurence Launay,
orthophoniste à Lyon, a déclaré : " La formation
des médecins scolaires a eu un impact important sur l'exercice
de l'activité des orthophonistes. En effet, les enfants sont désormais
détectés de plus en plus jeunes. Nous avons mené
une expérience à Lyon. Il est apparu, suite au bilan de
grande section, qu'un pourcentage très important d'enfants était
en échec face à la méta-phonologie.
Pour autant, ces enfants ne nous sont pas adressés systématiquement.
Il convient en effet de mettre en place un partenariat entre l'Education
nationale et les orthophonistes afin que seuls nous soient adressés
les enfants qui résistent à un entraînement collectif.
Pour ce faire, il est nécessaire que ce dernier soit proposé
dans toutes les écoles. Or nous voyons des enfants qui n'en ont
jamais bénéficié. Généralement, leurs
difficultés disparaissent après quelques séances.
Selon moi, ces entraînements ne relèvent pas de l'orthophonie
et devraient être pris en charge par l'Education nationale. "
Enfin, nous avons aujourd'hui l'assurance que la politique mise en uvre
nationalement depuis 4 ans dans l'Education nationale va se poursuivre
et même s'intensifier. La loi sur l'Avenir de l'école a été
définitivement adoptée en février 2005, elle stipule
:
" Dans les écoles et les établissements scolaires du
second degré, des aménagements particuliers et des actions
de soutien doivent être mis en place au profit des élèves
qui éprouvent des difficultés, notamment, ceux atteints
de troubles spécifiques du langage oral/ou écrit, telle
la dyslexie. Lorsque ces difficultés sont graves et permanentes,
les intéressés doivent recevoir un enseignement adapté.
"
Dans le rapport annexé à la loi, il est précisé
:
qu'un " dépistage systématique des élèves
présentant un trouble du langage oral et de ceux susceptibles
de développer un trouble du langage écrit doit être
mis en place " et, qu'à cet effet, le personnel enseignant
recevra une formation spécifique.
Au plan
national
Depuis six années en formation initiale, chaque promotion de médecins
de l'EN bénéficient à l'Ecole
Nationale de Santé Publique de Rennes de deux semaines de formation
sur les troubles des apprentissages. Les Inspecteurs de l'Education Nationale
(IEN) ont 6 heures de formation consacrées aux troubles
d'apprentissage,depuis quatre années, dans le cadre de leur année
de formation initiale à l'Ecole Supérieur de l'Education
nationale de Poitiers (ESEN)
Si l'école est encore loin du compte pour la prise en charge des
enfants présentant des troubles
d'apprentissages, l'évolution actuelle va dans le bons sens. Cette
remarque va bien au delà des troubles des apprentissages, mais
concerne tous les types de handicaps.
Comment
continuer à avancer !
- Mettre en place et évaluer les pratiques pédagogiques
efficaces pour les élèves en retard d'apprentissage
(langage oral/écrit). En première intention, c'est à
l'école où on tenterait de remédier aux difficultés
d'apprentissage dans le cadre de petits groupes de besoins en particulier
pour le langage oral et écrit : conscience phonologique, décodage,
fluidité, compréhension (Wise, Torgensen, Vellutino, Meyer,
).
- Depuis une dizaine d'années, des évaluations d'entraînement
à la lecture (décodage et vitesse) ont été
évaluées en langue anglaise. On parle d'entraînement
car les activités sont réalisées en petit groupe
ou en individuel, accompagnées de l'étayage d'un professionnel
(enseignement de la lecture), avec une fréquence
quotidienne ou bi-quotidienne par séance de 30 à 50 minutes,
pendant 8 à 12 semaines pour un total allant de 35 heures à
67 heures. Les résultats montrent qu'en entraînant, dès
le CP, les 10 à 15% des plus faibles lecteurs, la moitié
de ces lecteurs précaires obtiennent des performances qui rejoignent
la moyenne et un tiers juste en dessous de la moyenne leur permettant
d'être autonome. Au total, moins de 2% d'une classe d'âge
continue à présenter des difficultés de lecture Ces
résultats se maintiennent plus de trois ans après la fin
de l'entraînement. A l'issue de ces entraînements, il reste
moins de 2% d'enfants (1 élève pour deux classes de 25)
d'une classe d'âge qui restent en difficultés de lecture
et qui relèveraient d'une prise en charge du secteur de soins et
d'une pédagogie adaptée. Ces entraînements fonctionnent
aussi bien en prévention, en grande section de maternelle et CP,
qu'en remédiation au cycle 3.
Quelques
propositions
- Il est urgent de vérifier leurs résultats en langue française
et s'ils sont conformes à ceux déjà obtenus en langue
anglaise, la généralisation de ces pratiques à l'école
(enseignants et enseignants spécialisés) devrait
permettre de mieux choisir les enfants qui relèvent d'une prise
en charge par le système de soins : ceux qui ne progressent pas
suffisamment avec les entraînements pédagogiques.
Améliorer des compétences des médecins de l'éducation
nationale (MEN) à échanger avec les enseignants sur les
recommandations pédagogiques et avec les parents sur les pratiques
éducatives. Dépister nécessite de connaître
le développement normal et pathologique du langage oral et du langage
écrit et des autres fonctions cognitives (attention, calcul, coordination
motrice). Cela suppose d'avoir les moyens de se tenir à jour des
connaissances scientifiques et cliniques. Il y a une nécessité
pour le MEN de comprendre les dysfonctionnements qui produisent le trouble
d'apprentissage afin de pouvoir conseiller et aider l'enfant, la famille,
mais surtout il est le seul interlocuteur ou celui de première
intention des enseignants à l'intérieur de l'école.
- Rendre possible l'intervention des orthophonistes dans les écoles
pour une prise en charge fréquente (3
fois par semaine) tout en évitant la déscolarisation.
- Prévention précoce de la petite enfance, elle relève
de la politique de prévention et de réduction et compensation
des inégalités sociales. La PMI et les services petite enfance
seraient en mesure de développer des programmes de prévention
du développement et de compensation cognitive (maternité,
milieu précarisé, crèche, crèche familiale,
)
En conclusion
Des avancées
notables, sur le terrain, du dépistage et du suivi réalisés
par les personnels de santé à l'adaptation pédagogique
dans les classes ont été réalisées dans les
écoles et collèges depuis les cinq dernières années.
Cette évolution a concerné la formation des personnels de
l'Education nationale au niveau départemental académique
et nationale même si on peut regretter que celle-ci ne se soit pas
réalisée avec la même homogénéité
sur l'ensemble du territoire nationale.
Il faut maintenant professionnaliser l'intervention de prévention
et de prise en charge pédagogique, évaluer et valider des
pratiques et méthodes efficaces. Articuler et renforcer la cohérence
entre la rééducation et
la pédagogie.
(1) Il est probable que l'académie de Grenoble est
parmi les plus avancées dans le domaine de la prise en charge des
enfants présentant des
troubles des apprentissages. Néanmoins, ce mouvement est national
avec des différences de rythme de mise en uvre selon les
académies et les départements. Les données pour l'académie
de Grenoble sont en partie issues du rapport de J-P Ruffier IA-IPR "
Bilan du plan
académique d'action pour les enfants atteints d'un trouble spécifique
du langage " réalisé à la demande du recteur
en 2004.
|