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ILLETTRISME
ET DYSLEXIE
Par
M. Delahaie, S. Pointeau, J. Tichet, S. Vol, C.L.E.O (Centre de Langage
Ecrit et Oral, Phoniatrie Préventine)et IRSA (Institut inter-Régional
pour la Santé)
Ce
texte est tiré du dossier :
"Dyslexie et Dysphasie" de la revue Réadaptation éditée
par l'ONISEP.
(N° 486 de janvier 2002, pages 43 à
46).
Vous pouvez vous procurer cette revue à la boutique ONISEP,
168 Bd du Montparnasse, 75014 Paris, tél : 01 43 35 15 98.
Résumé
:Les adultes illettrés ne maîtrisent pas suffisamment les
outils du lire-écrire pour communiquer, même simplement.
De ce fait, ils sont en difficultés d'insertion sociale, professionnelle,
mais également familiale et personnelle. Leurs difficultés
à lire et à écrire requièrent une attention
spéciale ; elles sont le témoin des handicaps qui ont limité
leurs possibilités d'apprentissage. Parmi ces handicaps, la dyslexie
développementale nécessite un repérage précis.
Les travaux du C.L.E.O. auprès d'une population d'adultes jeunes
"16-25 ans " en difficultés d'insertion sociale et professionnelle,
ont permis de montrer que la dyslexie développementale constituait,
pour un adulte jeune illettré sur deux, le cadre explicatif des
difficultés de lecture.
Mots clés : neuropsychologie, métaphonologie, dyslexie,
adultes, illettrisme.
L'ILLETTRISME
EN FRANCE
C'est au début des années quatre-vingt que le problème
de l'illettrisme est soulevé par les mouvements associatifs. Deux
rapports se saisissent de la question : le premier, dans le cadre du Programme
européen de lutte contre la pauvreté (1980) ; le second
remis au premier ministre, " Contre la précarité et
la pauvreté, 60 propositions " (1982) de G.Oheix, où
pour la première fois, il est fait mention de l'illettrisme.
Ce n'est qu'en 1984 qu'un groupe interministériel (le GPLI(1))
chargé d'établir un diagnostic et des propositions remettra
le rapport : " Des illettrés en France " (Par Véronique
Espérandieu et al). L'existence de l'illettrisme est alors officiellement
reconnue par le gouvernement français ; dans le même temps,
le Parlement européen invite les états membres à
se saisir du problème.
Quelques
définitions....
En 1959, l'Unesco définit comme analphabète "
toute personne incapable de lire et d'écrire en le comprenant,
un exposé simple et bref de fait en rapport avec la vie quotidienne
". Une nouvelle notion est introduite vingt ans plus tard (Unesco,
1979) : l'analphabétisme fonctionnel. Cette nouvelle notion désigne
une personne " incapable d'exercer toutes les activités pour
lesquelles l'alphabétisation est nécessaire dans l'intérêt
du bon fonctionnement de son groupe et de sa communauté et aussi
pour lui permettre de continuer à lire et à calculer en
vue de son propre développement et de celui de sa communauté
".
Le terme illettrisme créé par l'association ATD-Quart Monde
est le plus souvent considéré comme équivalent à
celui " d'analphabétisme fonctionnel ". Cependant, le
terme " illettrisme " comprend un autre élément
absent de la définition de l'Unesco, à savoir que l'illettrisme
concerne des jeunes et des adultes auxquels on a enseigné la lecture,
l'écriture et le calcul et qui, pour des raisons diverses, n'ont
pas acquis ou conservé ces apprentissages.
Le GPLI, en 1995, considère comme relevant de " situations
d'illettrisme, des personnes de plus de seize ans, ayant été
scolarisées, et ne maîtrisant pas suffisamment l'écrit
pour faire face aux exigences minimales requises dans leur vie professionnelle,
sociale, culturelle et personnelle ".
En pratique, et dans un souci de clarté, on réserve aujourd'hui
le terme d'analphabète à celui qui n'a jamais été
en contact avec l'alphabet ou tout au moins qui n'a jamais appris à
lire, et on qualifie d'illettrées les personnes qui ont rencontré
une forme d'enseignement quelle qu'elle soit.
...et des
chiffres alarmants
Depuis ces dernières années, diverses investigations
ont été conduites pour cerner les aspects statistiques de
l'illettrisme. Ainsi, en ce qui concerne les jeunes accueillis dans les
centres de sélection de l'armée, soit 394 400 personnes
en 1996 le constat est le suivant : rapportés à l'ensemble
de la classe d'âge, ce sont plus de 10% des appelés du contingent
sans qualification qui auraient des problèmes de base en lecture(2)
. Dans l'enquête sur les conditions de vie des ménages, l'INSEE(3)
évalue à au moins 2,3 millions le nombre de personnes adultes
rencontrant, en métropole et dans les conditions de logement ordinaires,
des difficultés d'illettrisme, soit 4% de la population. Les chiffres
du ministère de l'Education Nationale sont également impressionnants
: l'évaluation des performances des élèves entrant
en sixième fait apparaître, selon les années, que
13 à 15 % de ces enfants ne maîtrisent pas les compétences
de base du savoir lire-écrire.
LES CAUSES
DE L'ILLETTRISME : LA FAMILLE, L'ECOLE, LA SOCIETE... ET LA DYSLEXIE DEVELOPPEMENTALE
La mesure de l'illettrisme au plan national, pour indispensable qu'elle
soit, ne nous apprend que peu de choses sur ses causes. Doit-on invoquer
l'oubli, le manque de pratique, les difficultés d'apprentissages
? Concernant les difficultés d'apprentissage, quelles sont les
influences respectives de l'environnement et du fonctionnel ? En d'autres
termes, l'école, la famille et la société sont-elles
les seules responsables, ou doit-on également prendre en compte
l'approche neuropsychologique de l'apprentissage scolaire et de ses perturbations
?
Sur ce point précis, peu de données sont disponibles. Probablement
faut-il voir dans ce constat les conséquences du monopole explicatif
dont les sociologues et les psychiatres, à orientation analytique,
ont longtemps disposé en France.
L'extrême complexité de l'acte éducatif ne saurait
à l'évidence s'accommoder d'une vision médicale stricto
sensu, " mécaniste " et nécessairement réductrice
de l'individu. Cependant, le consensus scientifique autour de la notion
de particularités fonctionnelles du sujet dyslexique a remis depuis
plusieurs années en question l'idée selon laquelle nous
aurions tous les même chances de réussite à condition
d'avoir le même environnement social, familial et culturel. Il est
en effet largement admis dans la communauté scientifique, et de
façon très récente dans la communauté éducative,
que 5 % au moins des enfants d'âge scolaire présentent des
troubles spécifiques du langage écrit ; ces troubles sont
regroupés sous le terme générique de dyslexie développementale.
Le sujet dyslexique se caractérise pour l'essentiel par une difficulté
particulière à acquérir les processus d'identification,
de reconnaissance des mots. Ainsi, un sujet dyslexique n'atteindra pas
le sens d'un texte lu pour des raisons qui ne sont pas nécessairement
liées à la pauvreté de son vocabulaire, à
la méconnaissance des formes syntaxiques, ou encore au défaut
de connaissances sur le monde, mais plus simplement parce qu'il ne parvient
pas à déchiffrer.
Il est désormais établi que ce trouble d'acquisition des
mécanismes d'identification des mots repose sur un défaut
d'utilisation du processus d'analyse des sons de la parole. On observe
notamment des difficultés particulières à accéder
de façon consciente aux éléments sonores de la parole.
Par exemple, un enfant dyslexique bute sur des tâches d'identification
de syllabes ou de rimes alors que ces habiletés sont normalement
présentes dès l'âge de 4-5 ans chez l'enfant "
tout venant ". Ce trouble de la conscience des sons de la parole,
plus communément désigné sous le terme de déficit
de la conscience phonologique, constitue un élément important
pour le repérage des enfants " à risque " de dyslexie,
et cela dès l'école maternelle. Le fait important en situation
d'illettrisme est que ces troubles persistent à l'âge adulte.
On a en effet pu montré que les sujets dyslexiques devenus adultes
continuent à présenter à la fois des difficultés
massives d'identification et un déficit considérable des
habiletés métaphonologiques (habiletés à manipuler
mentalement les sons de la parole).
On peut donc concevoir qu'il est extrêmement important de prendre
en compte la notion de dyslexie développementale dans l'analyse
de l'illettrisme.
LA MESURE
DU LIEN ENTRE L'ILLETTRISME ET LA DYSLEXIE
Afin de mieux préciser la nature des liens existant entre
la dyslexie développementale et l'illettrisme, le C.L.E.O., structure
de recherche et de formation rattachée au département scientifique
de l'IRSA, a développé un programme de recherche dont l'objectif
était d'identifier dans une population de jeunes adultes en difficulté
d'insertion professionnelle, les sujets présentant les caractéristiques
d'une dyslexie développementale(4-5).
La population de l'étude a été recrutée parmi
des jeunes de 16 à 25 ans totalement scolarisés en France
et fréquentant les organismes d'insertion partenaires habituels
de l'IRSA dans le département d'Indre et Loire. Pour l'analyse
des données, 124 jeunes (âge moyen : 21 ans et 44 % de sexe
masculin) ont été retenus. Ces sujets présentaient
une intelligence normale ou sub-normale. Ils étaient indemnes de
troubles de la vue et de l'audition et ne présentaient pas de trouble
affectant la production de la parole. Il a alors été observé
que 43 sujets (soit 35 % de la population d'étude) étaient
en grande difficulté de lecture. Parmi ces derniers, 21 sujets
(soit 17 % de la population d'étude) présentaient les caractéristiques
d'une dyslexie développementale.
Ce chiffre est considérable. Il signifie qu'en situation de précarité,
un adulte jeune illettré sur deux présente les caractéristiques
de la dyslexie développementale. Par ailleurs, il tend à
étayer deux notions jusqu'alors non formellement prouvées
: d'une part que la dyslexie développementale est un facteur d'illettrisme,
et d'autre part qu'elle contribue de façon significative aux difficultés
d'insertion professionnelle de la population des " 16-25 ans ".
1 Groupement
Permanent de Lutte contre l'Illettrisme>
2 Source : INSEE 1996
3 Source : INSEE 1996
4 Delahaie M., Tichet J., Gillet P., Calvet C., Billard C., Vol S. : "les
habiletés métaphonologiques d'adultes dyslexiques en difficultés
d'insertion professionnelle : résultats préliminaires"
A.N.A.E., 47, 1998, pp. 63-66
5 Delahaie M., Tichet J., Gillet P., Calvet C., Billard C., Vol S. : "Dyslexie
développementale et illettrisme. Quels marqueurs ? "A.N.A.E.,
57, 2000, pp 43-49
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