Les troubles spécifiques d'acquisition
du langage écrit

Isabelle BARRY Orthophoniste, Hôpital Robert Debré, Paris



Définition

La dyslexie - dysorthographie est un trouble spécifique de l'acquisition puis de l'utilisation du langage écrit. Ce trouble est durable; lors de l'évolution, on observe, non pas un simple décalage des acquisitions, mais une permanence qualitative et quantitative des difficultés (déviance). Les réalisations restent inférieures à celles attendues pour l'âge et l'intelligence de l'enfant.

On évoque un trouble spécifique de l'acquisition du langage écrit lorsqu'un décalage significatif de dix - huit mois, au moins, est objectivé entre l'âge réel de l'enfant et celui obtenu lors des différentes épreuves évaluant la lecture et l'écriture. Ces difficultés ont le plus souvent un retentissement scolaire, affectif et social pour l'enfant en difficulté.

La dyslexie - dysorthographie est un trouble développemental (différent d'un trouble acquis); il ne s'agit donc pas d'un simple retard dans les acquisitions se traduisant par un développement normal, mais lent, de celles - ci. Le trouble développemental induit une désorganisation du processus d'acquisition du langage écrit. Les modalités d'acquisition seront alors différentes.

Lorsqu'on évoque l'existence d'une dyslexie - dysorthographie, il faut exclure :

- un déficit intellectuel
- un déficit sensoriel
- un défaut de scolarisation et/où de stimulations socioculturelles
- un trouble psychologique ou psychiatrique
- une lésion cérébrale acquise

Une dyslexie est toujours associée à une dysorthographie tandis que l'on peut trouver une dysorthographie isolée. On suppose alors que l'efficience intellectuelle de l'enfant lui a permis de compenser ses difficultés lexiques.

Par définition, une dyslexie - dysorthographie n'est diagnostiquée qu'après avoir obtenu un décalage de 18 mois entre l'âge chronologique de l'enfant et le niveau de ses réalisations écrites.

Cela n'induit pas qu'il faille attendre le second semestre du CE1 pour intervenir même si nous n'avons pas de tests étalonnés pour les enfants âgés de mois de sept ans. En effet, il est important de pouvoir intervenir précocement face à un enfant qui, au cours du CP, n'apprend pas à lire ou éprouve de réelles difficultés. Lorsqu'un enfant est en difficulté, une rééducation précoce permet, le plus souvent, que les déviances ne s'installent pas trop largement. Le trouble est ainsi mieux compensé. Parallèlement, cette rééducation permettra de distinguer les troubles spécifiques de simples retards d'acquisitions .

Le pronostic et le traitement ne sont pas les mêmes.

Préalablement à la rééducation, une évaluation du langage oral et du langage écrit sera effectuée. Les liens entre le langage oral et le langage écrit sont certains. On recherchera notamment les compétences métaphonologiques dont on sait que l'insuffisance a une incidence négative sur l'acquisition du langage écrit. Ces compétences rendent l'enfant plus sensible aux unités de la langue (phonème, syllabe, rime) et vont donc faciliter la compréhension du système d'écriture alphabétique. Ainsi, elles vont également faciliter la mise en place des fonctions de lecture et écriture par la voie phonologique.


Description du fonctionnement cognitif normal

En 1973, Marshall et Newcombe présente un modèle de lecture à deux voies.
La voie phonologique passe par un système de conversion grapho -phonémique tandis que la voie lexicale permet d'accéder directement à la représentation phonologique du mot lu.

En s'appuyant sur ce modèle, E.Boder a décrit trois types de dyslexies dysorthographies.

En 1986, U.Frith décrit, elle, un modèle d'apprentissage du langage écrit en stade.
Son modèle est critiqué parce que linéaire.

- stade logographique : le mot est reconnu globalement grâce à certaines caractéristiques graphiques ( couleur, 1ère lettre ...).
L'ordre des lettres n'est pas pertinent. La transcription est limité aux mots connus dont seule l'allure générale est restituée.

- stade alphabétique : les règles de conversion sont en cours d'acquisition ; l'ordre des lettres devient pertinent. La transcription est phonétique.

- stade alphabétique: l'utilisation des deux voies de lecture et d'écriture sont maîtrisées.


Les troubles spécifiques

1) La “dyslexie-dysorthographie dysphonétique”

Elle est la plus fréquente et correspond à une atteinte de la voie phonologique.

En lecture, cette atteinte entraîne de grandes difficultés dans la conversion grapho-phonémique. On observe:

- une méconnaissance des règles de conversion

- des erreurs d'ordonnancement avec des inversions, des ajouts...qui sont à mettre en relation avec les troubles de la séquentialité et de mémoire à court terme chez les dyslexiques.

- des substitutions de graphèmes visuellement proches: b/d; u/n

- des difficultés de discrimination perceptive entraînant des confusions entre phonèmes sourds et sonores: p/b; t/d

- des substitutions de mots graphiquement proches

Le déchiffrage de non - mots est extrêmement difficile.

En revanche, la voie lexicale est fonctionnelle et permet à l'enfant de mémoriser tout un stock de mots réguliers et irréguliers. Ce processus de mémorisation globale de mots nouveaux est cependant ralenti par de faibles capacités de déchiffrage grapho - phonémique nécessaires à la découverte de nouveaux mots écrits. De ce fait, l'enfant peut lire les mots connus (réguliers et irréguliers) mais ne lit pas, ou mal, les mots inconnus pour lesquels il se contente alors d'une approximation visuelle.

La compréhension de mots écrits est le plus souvent correcte tandis que celle de textes écrits reste globale, voire parcellaire.

La dysorthographie se caractérise par des règles de conversion phonémico-graphémique qui ne sont pas mâîtrisées tandis que la voie lexicale est préservée et permet l'acquisition d'un lexique orthographique de sortie (mots réguliers et irréguliers connus en global).

On observe:

- une incapacité à transcrire des non - mots
- des omissions, ajouts et inversions de graphèmes
- des confusions entre sourde et sonore: p/b; t/d; c/g...

Comme pour toutes les dysorthographies, l'orthographe grammaticale est réduite.

Par la suite, les règles grammaticales sont souvent connues mais ne peuvent être appliquées.


2) La “dyslexie-dysorthographie dyseidétique”

La dyslexie correspond à une atteinte de la voie lexicale alors que la voie phonologique est intacte. L'accès au sens est donc très perturbé. On observe :

- un bon déchiffrage de mots réguliers et de non - mots
- un faible lexique visuel
- une incapacité à lire les mots irréguliers sans capacité à suppléer par le contexte

Le coût du décodage est très lourd puisqu'il passe par un déchiffrage uniquement grapho - phonémique. Le rythme de lecture est très lent. De plus, comme le lien entre le mot écrit et le signifiant est rompu, les problèmes de compréhension sont majeurs.

La dysorthographie est parallèle à la dyslexie. On observe:

- une bonne correspondance phonémico - graphémique lui permettant de transcrire des non- mots. Ses réalisations sont purement phonétiques.
- une absence d'orthographe d'usage dûe à des difficultés de mémorisation visuelle.
- des difficultés de segmentation liées à l'absence de sens accordé à l'écrit.

Là encore, l'orthographe grammaticale est très réduite.


3) La “dyslexie-dysorthographie mixte”

Elle correspond soit à une atteinte équivalente des deux voies soit à l'atteinte d'une voies avec des troubles associés.

- atteinte phonologique + mauvaise mémoire visuelle
- atteinte de la voie lexicale + trouble de la discrimination perceptive

On observe alors en lecture:

- un mauvais déchiffrage grapho - phonémique
- une absence de stock visuel de mots (connus en global)
- la compréhension est quasi inexistante

La dysorthographie se caractérise par une absence d'orthographe d'usage, des erreurs de segmentation et une mauvaise correspondance phonémico-graphémique.


4) La “dyslexie-dysorthographie visuoattentionnelle”

Elle n'est pas décrite dans la littérature.

Elle associe des difficultés attentionnelles au trouble lexique. Il n'existe pas de véritables atteintes des voies phonologique et lexicale mais l'enfant n'a pas de capacités visuo - attentionnelles suffisantes pour les mettre en œuvre de façon fonctionnelle. La prise d'indices est faussée au départ car l'enfant ne parvient pas

à sélectionner les informations pertinentes et se laisse perturber par des éléments distracteurs. On observe alors :

- des extinctions de phonèmes, de syllabes, parfois même en position initiale, voire de mots.
- des extinctions - reformulations
- des ajouts, des omissions et des inversions de phonèmes et de mots
- des confusions visuelles de graphèmes et de mots morphologiquement proches
- des sauts de ligne

La compréhension est réduite.

La dysorthographie visuoattentionnelle se caractérise par de nombreuses ratures, des hésitations et des retours en arrière. Les erreurs sont les suivantes :

- des omissions, ajouts, inversions de graphèmes et de mots
- des extinctions -reformulations
- des substitutions de graphèmes morphologiquement proches
- un lexique orthographique réduit