Des parents d'enfants dyslexiques

Ariel Conte
Président de l'association Coridys
Septembre 2001

Ce texte est tiré du dossier :
"Dyslexie et Dysphasie" de la revue Réadaptation éditée par l'ONISEP.
(N° 486 de janvier 2002, pages 43 à 46).
Vous pouvez vous procurer cette revue à la boutique ONISEP,
168 Bd du Montparnasse, 75014 Paris, tél : 01 43 35 15 98.



Des parents d'enfants dyslexiques

« Réadaptation » m'offre la possibilité d'écrire un article traitant des parents d'enfants dyslexiques. J'espère que je saurai retransmettre l'inquiétude et les attentes de ces parents au moment où les troubles de leurs enfants sont enfin reconnus officiellement par les ministres concernés et où apparaît dans le même temps l'ampleur du travail à réaliser sur le terrain.

Il faut dire tout de suite que ce terme de dyslexie recouvre, en réalité, un ensemble de troubles plus large que le fait d'avoir du mal à apprendre à lire. Il vaudrait mieux parler de « troubles spécifiques d'apprentissage » et, plus largement, de « dysfonctionnements neuropsychologiques ». Leur cause est souvent génétique et développementale, mais il existe de multiples facteurs ayant une incidence sur le fonctionnement du cerveau.

J'ai été père d'une enfant dyslexique majeure, j'ai vécu une expérience bien singulière : psychanalyste à Paris, époux d'une institutrice et cherchant désespérément, pendant quatre ans, à comprendre pourquoi ma fille n'apprenait pas à lire.

La petite fille de six ans que nous avions connue gaie et entreprenante s'était peu à peu repliée sur elle-même et avait fini, à 11 ans, par se croire bête ou folle car elle ne savait pas lire comme les autres. Nous avions connu le rejet de l'école ordinaire, les interprétations des collègues psychanalystes, les séances de psychothérapie...

Quand nous avons fini par trouver une des rares institutions spécialisées où elle a appris à lire en six mois, notre tristesse s'est transformée en colère. Nous découvrions qu'il existait de très nombreux travaux de Recherche et des praticiens spécialisés, mais que paradoxalement, ni les médecins, ni les enseignants, ni les psychologues n'étaient formés. Les luttes idéologiques et l'ignorance avaient produit un désastre.

Cette colère ne nous a plus quittée. Nous l'avons utilisée à créer, avec quelques autres, un outil susceptible de changer la vie de ces enfants-là : CORIDYS a été créé en 1994, alors que des associations de parents se battaient déjà depuis longtemps. Il fallait rassembler des praticiens et des chercheurs de différentes disciplines, les convaincre de rédiger des textes communicables aux responsables politiques et administratifs ainsi qu'aux familles qui cherchaient désespérément les bonnes informations. Il fallait réunir les publications existantes et les faire connaître, réaliser un site Internet, construire un prototype de Centre de Ressources. Des dizaines de milliers de documents ont été envoyés. Il a fallu, avec les autres associations, mobiliser les médias et les parlementaires.

J'ai été heureux de participer à la Commission Ringard, puis à la Commission Veber et de voir enfin publié un « Plan d'Action » suivi de textes réglementaires.

Je suis actuellement père d'une adulte dyslexique ou plus exactement d'une adulte dysorthographique. Les années de rééducation ont beaucoup apporté, mais il reste un véritable handicap. Plus grave : elle ne s'est jamais remise des années d'incompréhension et de rejet. Elle continue à rencontrer l'ignorance chaque fois qu'elle essaye de trouver une orientation professionnelle.

Je sais que presque tout reste à faire sur le terrain et qu'il faudra du temps pour changer les représentations fausses que beaucoup se font des troubles d'apprentissage.

Je sais aussi qu'il s'agira encore d'un rapport de force pour que les moyens suffisants soient donnés et pour que ces enfants soient éduqués et soignés comme ils en ont besoin.

Le travail associatif nous a fait découvrir, peu à peu, une situation que nous ne pouvions pas imaginer, à ce point, catastrophique.

La très grande majorité des familles qui nous a contactés, depuis sept ans, a connu un parcours très semblable au nôtre. Elles ont perdu plusieurs années avant d'avoir les bonnes informations. Quand les troubles sont sévères, elles subissent des mois d'attente avant d'avoir un rendez-vous dans des consultations hospitalières surchargées. Elles rencontrent la pénurie d'établissements adaptés, les carences du système éducatif, l'insuffisance des possibilités de rééducation. Beaucoup témoignent des « interprétations sauvages » de psychologues ignorants tout des dysfonctionnements neuropsychologiques. Ces familles, cependant, appartiennent généralement aux classes moyennes qui savent se battre et s'informer.

Par contre et malheureusement, nous avons découvert que les enfants des familles défavorisées, sont en très grand nombre, sans diagnostic et sans traitement adaptés, dans des structures pour déficients ou malades mentaux, avec les conséquences que l'on imagine...

Les cas ne sont pas rares où ces familles sont accusées d'être responsables des troubles de leurs enfants, ce qui peut les entraîner dans un engrenage médico-socio-judiciaire.

Nous nous efforçons de les aider et nous arrivons parfois à faire lever une mesure totalement injustifiée.

Un livre serait nécessaire pour raconter l'histoire des enfants, des adolescents et des adultes qui souffrent d'un handicap invisible et qui subissent, trop souvent, une véritable maltraitance par ignorance. Il faudrait parler de ces familles, que nous connaissons bien, où les parents finissent par s'épuiser et se séparer. Cette semaine encore une mère me disait au téléphone que son couple n'avait pas résisté aux années d'un quotidien difficile, à la lutte avec l'école et la CDES, et à son engagement associatif. Elle était prête à quitter Nantes pour Gap, en perdant 3000 f de salaire, pour que son fils puisse rentrer dans un établissement sectorisé, en Provence. Malheureusement la liste d'attente pour l'établissement est si longue que son projet ne peut se réaliser.

Les parents d'enfants sourds, autistes, plurihandicapés, et bien d'autres ont connu aussi l'incompréhension, la lenteur de réaction des responsables politiques et administratifs, les conflits idéologiques et les difficultés de communication entre le monde de la Santé et celui de l'Education. Ce qui est particulier dans le cas des dysfonctionnements neuropsychologiques, c'est l'importance de la population concernée. Cet aspect démographique représente un véritable défi sur le plan de la formation et de l'organisation des soins. Paradoxalement, l'ampleur du problème entraîne un effet d'incrédulité : comment comprendre, si ce problème est aussi grave que le prétendent les associations, que les Pouvoirs Publics ne s'en soient pas préoccupés plus tôt ?

Cette sous-estimation du problème n'est-elle pas encore présente aujourd'hui, malgré la volonté politique, affichée dans les discours des ministres ?

Il faut signaler également la demande croissante des adultes, souffrant de ces troubles et qui n'osaient en parler avant que les médias ne commencent à aborder le problème.

Les associations se sont réjouies de la publication, en mars 2001, du « Plan d'Action pour les enfants atteints d'un trouble du langage », mais l'inquiétude est vive car les moyens ne sont pas encore au rendez-vous, alors qu'il faudrait un véritable « plan Marshall » pour prendre en compte ce qui va rapidement apparaître comme un scandale de santé publique et une aberration économique (les prises en charge inadaptées et les placements inutiles en institutions représentent des dépenses considérables pour la sécurité sociale).

Le retard accumulé est tel, qu'il faudra à nouveau des années et de gros moyens pour :

organiser le dépistage

informer le grand public et les professionnels

créer des consultations hospitalières et les réseaux de soins

établir des normes dans le dépistage et les rééducations

réaliser des outils issus de la recherche et validés

former les formateurs

créer les structures spécialisées pour les cas très sévères

construire des filières de formation professionnelle adaptées

changer les mentalités dans l'enseignement et le monde du travail

Evoquer le retard accumulé ramène à donner quelques repères chronologiques :

29 octobre 1987

Enregistrement d'une proposition de loi N° 1044, tendant à la reconnaissance et à la prévention des difficultés spécifiques d'apprentissage et qui n'aboutira pas.

Voici quelques extraits de l ' « exposé des motifs » :

« Or, c'est d'abord à l'école, dès les premières années de l'apprentissage, que le mal peut être dépisté. Et c'est à l'école, dès les premières années de l'apprentissage, que le mal peut être combattu.

Et, en l'absence d'un dépistage systématique, les élèves dyslexiques sont victimes de l'invisibilité flagrante de leur handicap... »

... « Il devrait être notamment instauré (...)

- des mesures de soutien pédagogique adaptées, personnalisées pour les dyslexiques, à dispenser dans le cadre scolaire, décicidées après examen de l'enfant par un médecin compétent et l'établissement d'un diagnostic précis du trouble, conduisant à l'élaboration pluridisciplinaire d'un traitement rééducatif en cohérence avec l'enseignement dispensé en milieu scolaire;

- une formation continue des maîtres et des élèves maîtres sur les difficultés spécifiques d'apprentissage (dyslexie, dysorthographie, dyscalculie), ainsi que l'étude de techniques pédagogiques adaptées, compatibles avec l'intérêt général de la classe ... »

23, 24 et 25 janvier 1991

À l'occasion du troisième Colloque international de l'Union Nationale France Dyslexie, au Ministère de la Santé, est publié un manifeste, resté sans effet, demandant la reconnaissance, dans l'éducation spécialisée, des troubles spécifiques neuropsychologiques et la création d'un certificat d'études complémentaire abordant la neuropsychologie de l'enfant pour les professionnels de la santé et de l'éducation.

Il est demandé, pour les enseignants une formation dans les IUFM et, pour le corps médical et paramédical, une formation intégrée au cursus universitaire.

Il faudra encore de longues années de travail associatif pour voir la publication d'un dossier dans la revue du Haut Comité de la Santé Publique , dont l'éditorial indique :

« Les troubles de l'apprentissage représentent un réel problème de santé publique de par leur fréquence, les souffrances engendrées et les conséquences à long terme chez les enfants concernés.

Après une scolarité primaire difficile, ils arrivent en sixième sans savoir vraiment lire ni écrire, ils ne peuvent alors qu'être en situation d'échec. L'apparition de troubles du comportement est la réaction la plus commune à l'état de frustration de ces jeunes. Dans un temps où l'augmentation de la violence des jeunes pose problème, il apparaît nécessaire de ne pas focaliser trop les politiques de santé sur l'adolescence au risque de méconnaître les difficultés de la petite enfance.

C'est poser la nécessité de reconnaître et de prendre en charge précocement ces troubles qui renvoient à une clinique fine. Malheureusement les professionnels aptes à les identifier et à les traiter sont rares. Dès lors, il importe de développer les formations (médecins scolaires, médecins de protection maternelle et infantile, pédiatres, paramédicaux, corps enseignant).

De même il est essentiel de développer le dépistage précoce de ces difficultés par des personnels compétents et de favoriser pour les troubles les plus sévères le développement d'unités pédagogiques, rééducatives associant enseignement et rééducation spécifiques. Or, nous manquons aujourd'hui de structures adaptées. »

Isabelle Ferrand
Membre du HCSP



Il faut insister sur un aspect trop méconnu des troubles d'apprentissage : un enfant (ou un adulte) qui a des troubles sévères sera aussi en difficulté ailleurs qu'à l'école. Il sera handicapé partout, par ses troubles du langage oral ou écrit mais également par ses troubles attentionnels, son hyperactivité ou ses troubles de mémoire : comment bien respecter les consignes sportives, quand on confond la droite et la gauche, quand on a besoin de temps pour décoder ce que veut dire le moniteur ou de la difficulté à coordonner ses mouvements ? Comment passer ses « galops », s'il fait du cheval où à passer son permis de conduire, plus tard, sans aménagements pédagogiques spécifiques ?

Alexis, dyslexique, a une difficulté particulière. Il ne différencie pas l'espace qui sépare les lettres de celui qui sépare les mots : un texte imprimé est donc, pour lui, pratiquement impossible à déchiffrer, car il le voit comme un seul mot très long...

Bastien, enfant dyspraxique
, ne peut recopier un texte écrit au tableau et même un dessin. Par contre si on lui dicte le texte ou si on lui décrit le dessin il le fait très bien...

Florence, dyslexique et dysphasique réceptive, ne peut utiliser le contexte pour saisir le sens de ce qu'on lui dit, ce qui lui demande un travail considérable d'analyse du sens des mots et laisse croire aux enseignants qu'elle se moque d'eux, ayant de surcroît un excellent QI.

Jean, dyslexique, dyscalculique et hyperactif n'a pu apprendre à lire qu'à 9 ans, quand un praticien hospitalier lui a prescrit un traitement adapté.

Sans ce médicament, il ne pouvait bénéficier des rééducations orthophoniques, étant trop agité et trop peu attentif, malgré des efforts qui l'épuisaient.

René, dysphasique, apprenti pâtissier, s'est fait renvoyer de chez son patron car il confondait le lait et la farine, passant par la couleur pour différencier les objets.

La pénurie des soins entraîne une inégalité inadmissible, qui n'est compensée que par les possibilités et les choix personnels des familles.

Dans la famille B. où la mère et trois enfants sur quatre ont des troubles d'apprentissage sévères, on a fait le choix de consacrer tous les moyens nécessaires à la rééducation, chez les meilleurs praticiens du privé. Il s'agit d'un sacrifice important, que la situation du père rend possible, mais qui a permis à des enfants sévèrement touchés d'aller au-delà du baccalauréat.

Dans la famille R. les deux parents travaillent et ont de petits salaires : malgré leur bonne volonté et l'inscription des enfants en école privée, ils n'ont pas le temps et les moyens de les accompagner en rééducation assez souvent. Leur niveau scolaire, et leurs propres troubles d'apprentissage les gênent pour aider leurs enfants. Les séances de psychomotricité ne sont remboursées que dans le cadre du CMPP où l'un des enfant a perdu trois ans (la psychothérapie était le seul traitement mis en place pour soigner sa dyslexie). L'autre a des troubles de mémoire très particuliers et aurait besoin de rééducation neuropsychologique, mais les neuropsychologues sont rares et non remboursés.

La reconnaissance du handicap serait légalement possible, mais ces troubles sont mal connus de la CDES et l'allocation d'éducation spéciale difficile à obtenir.

Les soirées sont prises par le travail scolaire et les loisirs du mercredi sont coupés par la rééducation orthophonique. Le temps manque pour expliquer aux enseignants, qui ne sont pas formés, qu'il ne s'agit pas d'un défaut de travail ou de paresse.

L'épuisement, le découragement rendent la vie de famille insupportable et l'avenir semble bouché...

Bruno, 19 ans, est en IMPro avec des jeunes trisomiques.

A la suite d'une émission de télévision, sa grand-mère nous a contactés et sa dyslexie sévère a été objectivée l'an dernier lors d'un bilan, qui a montré, par ailleurs, une intelligence tout à fait normale. Son histoire personnelle compliquée explique, en partie, que ses difficultés scolaires aient été mal interprétées. Incompris, il a développé des troubles du comportement ce qui a provoqué son rejet des établissements scolaires ordinaires. Il se passionne pour le moyen âge et fait des animations au sein d'une association.

Il aime beaucoup l'ébénisterie (il y a un atelier à l'IMPro). Il est particulièrement doué et devrait rentrer chez les Compagnons du Devoir. Il a malheureusement accumulé un retard scolaire considérable et il n'est pas certain qu'il puisse le rattraper suffisamment pour avoir le niveau nécessaire à une bonne formation technique.

Il y aurait encore beaucoup à raconter, mais il me faut conclure.

Ce que nous observons dans le domaine des troubles du langage est à l'image de bien d'autres problèmes médico-sociaux et le Rapport sur la scolarisation des jeunes handicapés , publié il y a deux ans décrivait déjà une situation scandaleuse.

Il y a des moments ou une société doit savoir faire des choix : voulons-nous réellement ne pas laisser sur le bord de la route une importante proportion de notre population ? Voulons-nous que les avancées scientifiques bénéficient rapidement à ceux qui en ont besoin ?

Nous entendons et lisons beaucoup de discours sur l'intégration. Ils ne prendront un sens que si les moyens sont au rendez-vous.

Il s'agit surtout de volonté politique et de prise de conscience du corps social car il ne faut pas dépenser plus de finances publiques, mais les dépenser mieux. Il faudrait également raisonner à moyen et à long terme...